samedi 1 septembre 2018

Pourquoi ce roman porte sur la transmission inconsciente ?

La liste des guillotinés de la révolution identifiait un certain Louis Drochon comme suit : « Drochon Louis, marchand, domicilié à Montigny, département des Deux-Sèvres, condamné à mort comme brigand de la Vendée, le 29 frimaire an 2, par la commission militaire séante à Saumur. » Ce bien nommé (exécuté en décembre 1793) représenta immédiatement pour moi un motif de fierté tant j'étais persuadé du bien fondé de l'insurrection vendéenne de 1793. Ce "brigand de la Vendée", je le considérais, sans plus attendre comme un de mes ancêtres. Il avait porté haut notre nom, notre liberté spirituelle face à ces bourreaux de la convention et y avait perdu la vie. Ce même jour glorieux de 2002 se termina cependant sur une zone d'ombre : puisque cette liste des guillotinés figurait dans le domaine public depuis près de deux siècles, pourquoi personne dans ma famille paternelle n'avait jamais évoqué d'une manière ou d'une autre cet illustre ancêtre ? Quel était ce secret que mes aïeuls Drochon, nombreux dans mon département natal des Deux-Sèvres, n'avaient pas voulu ou pu livrer jusqu'aux enfants de ma génération ? 



Absorbé par cette anomalie de transmission, je m'étais souvenu d'un extrait de la biographie du psychiatre suisse CG Jung (1875-1961) que j'avais lu quelques années auparavant. Cette figure majeure de l’exploration de notre inconscient avait déclaré : "Tandis que je travaillais à mon arbre généalogique, j'ai compris l'étrange communauté de destin qui me rattache à mes ancêtres. J'ai très fortement le sentiment d'être sous l'influence de choses ou de problèmes qui furent laissés incomplets ou sans réponse par mes parents, mes grands-parents et mes autres ancêtres… ». Voilà une formulation qui m'incitait à encore plus de curiosité à l'encontre de ce "Louis Drochon". Dans le même registre, je me penchais aussi sur des écrits de la psychologue française Anne Ancelin Schützenberger (1919-2018) qui avait complété l’observation du psychiatre par « […] nous avons parfois, curieusement, à " payer les dettes " du passé de nos aïeux. C'est une sorte de " loyauté invisible " qui nous pousse à répéter, que nous le voulions ou non, que nous le sachions ou pas, des situations agréables ou des événements douloureux ». Le concept de la transmission transgénérationnelle, bientôt désigné « transgénérationnel » (tout court) était né. La psychologue s'attardait ensuite sur la transmission d'évènements douloureux voire traumatisants que j'interprétais comme suit : dans une première phase, le premier individu d'une lignée subit ou vit en témoin impuissant un drame (viol, meurtre, suicide, trahison...), et le garde pour lui par honte, culpabilité et par souci de protéger ses proches. Peine perdue car dans une deuxième phase, des symptômes de ce traumatisme, inscrits dans l'inconscient de ce premier témoin, sont transmis à une, deux, trois voire plus  générations successives de la lignée concernée. Les membres de cette dernière n'ont aucune idée du drame originel. Nous sommes dans le schéma classique du secret de famille. Pour « réparer » les personnes atteintes de symptômes douloureux, Anne Ancelin Schützenberger a développé une discipline nommée « psychogénéalogie ». Dans le cas du secret "Louis Drochon", j'émis l'hypothèse que moi, comme d'autres enfants Drochon de ma génération peut-être, devions être porteurs des symptômes d'un traumatisme initial qui expliquerait ce silence. Heureusement notre époque formidable, et Mme Ancelin en particulier, nous avait apporté l'espoir de guérir de ces effets sournois dont je n'avais pas la moindre idée...  
 
A contrario d'appliquer, sans discernement, ces théories à notre
secret familial, je pris la sage décision de commencer à établir mon arbre généalogique en commençant par la branche de mon patronyme.  A l'issue de quelques mois, mon échafaudage de transgénérationnel "à deux euros" s'écroula lamentablement : en effet, le dénommé Louis Drochon n'appartenait pas à la branche de mes ascendants patronymiques. Je me consolai de cette bévue à ma manière en collectant autour de moi  des  exemples caractéristiques de la transmission transgénérationnelle et « réparés » par un travail de psychogénéalogie. A force de patience, cette moisson-là s'avéra plus fructueuse.

Dix ans plus tard, j'eus connaissance d'un exemple singulier de « syndrome de la circulation » qui avait été guéri par un travail de psychogénéalogie. Les circonstances du traumatisme initial semblaient vouloir faire échos à mon impasse  "Louis Drochon". Les similitudes entre les circonstances de ces deux cas étaient nombreuses : même cause du drame à savoir l'insurrection vendéenne de 1793, lieux et dates très proches, même exécution sommaire. Je jugeai qu'une mise en scène contribuerait à révéler aux plus grand nombre ce cas d’école
« syndrome de la circulation ». Il a donc inspiré mon premier roman « L’insurgé de Montaigu » dont le héros principal porte, comme les autres personnages, un prénom emprunté : Louis !     

J’ai essayé, pour ce premier article, d'expliquer le cheminement de ma réflexion sans m'attarder sur des notions de psychiatrie ou psychologie. Ce roman doit aussi permettre aux lecteurs intéressés d'approfondir l'exploration de l'inconscient selon CG Jung, le transgénérationnel aujourd'hui, la guerre de Vendée de 1793,... J’attends vos commentaires pour l’enrichir. Au-delà de cette rétrospective, les articles suivants porteront plutôt sur l'esprit et la construction de ce roman plutôt que sur ma démarche personnelle sauf avis contraires de mes chers visiteurs !

2 commentaires:

  1. Plus fan de Tintin que des guerres vendéennes, j'ai été fasciné par l'étude de Serge Tisseron sur l'oeuvre d'Hergé "Tintin chez le psychanalyste", "Tintin et les secrets de famille"). En décryptant les origines familiales du capitaine Haddock, il a découvert la propre histoire familiale de Georges Rémi qui a été lui aussi l'héritier inconscient (?) d'une transmission générationnelle.

    C'est troublant comme l'Art peut révéler l'inconscient de l'artiste.

    Aux lecteurs de découvrir maintenant ce qui se cache derrière "l'insurgé de Montaigu" !

    Damien D

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  2. Merci Damien pour ce commentaire très pertinent. J'ai effectivement trouvé sur internet de la littérature sur ce sujet de l'expression artistique de Georges Rémi (Hergé) en lien avec sa propre histoire familiale. Je n'ai pas le talent d'Hergé !.. mais peut-être que mes personnages et mon intrigue prennent racine dans mon roman familial. Voilà une piste que je vais approfondir.

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